jeudi 13 avril 2017

La chanson de Craonne

La chanson de Craonne est aujourd'hui le morceau le plus connu et le plus enregistré de tous ceux nés de la Grande Guerre. Grâce aux travaux des historiens, et en particulier Guy Marival, nous en savons désormais davantage sur la genèse de cette chanson. 
La Chanson de Craonne est une parodie (au sens propre une chanson reprenant la mélodie et la métrique d'un morceau célèbre) de la chanson Bonsoir M'amour, composée par Charles Adhémar Sablon. (1) Ci-dessus: Livret d'une partition à "dix sous" de Bonsoir M'amour. La vente de partition à "dix sous" assure la diffusion du morceau à des centaines de milliers d'exemplaires.

* une lente élaboration.
Nous devons le texte stabilisé de la Chanson qui s'impose après la guerre à Paul Vaillant-Couturier qui le retranscrit en 1934 pour Commune, la revue des intellectuels communistes. L'écrivain note:"La Chanson de Craonne qui a de nombreuses variantes (chanson de Lorette, de Verdun, etc...) exprime cette sorte de 'bolchevisme des tranchées' qui ne demandait qu'à être orienté pour devenir irrésistible."En 1919, la "Chanson de Lorette" estjà mentionnée dans La guerre des Soldats, un recueil de souvenirs écrit par Paul Vaillant-Couturier et Raymond Lefebvre. Dans une scène qu'il situe à l'hiver 1916, ce dernier mentionne la chanson qu'il qualifie de "complainte de la passivité triste des combattants tout en déplorant les "mauvais vers" de "l'auteur illettré qui la composa sur ce funeste plateau de Lorette où il devait lui aussi laisser sa peau." La version présentée de la "Chanson de Lorette" ne comprend pas le refrain final de ce qu'on appellera la "Chanson de Craonne" 
  Le texte de la Chanson de Lorette, puis de la Chanson de Craonne est le fruit d'une élaboration lente et de l'amalgame de plusieurs versions antérieures.
Les conditions de transmission de la chanson expliquent assurément la multiplicité des versions. Apprise par cœur, transmise oralement, elle se diffuse clandestinement et circule pendant plusieurs mois d'un secteur à l'autre du front. 
Les paroles de ce qui s'impose comme la chanson de Craonne "définitive" proviennent pour l'essentiel d'un texte antérieur, un morceau appris par cœur, transmis oralement et transformé par les combattants dès 1915. Son titre, Chanson de Lorette, se réfère aux violents combats qui ont lieu en Artois, autour de Notre-Dame de Lorette, au printemps 1915. Au gré des affections et des aléas du conflit, le texte initial de la chanson de Lorette se transforme. Le plateau mentionné dans le refrain se situe tantôt en Artois, tantôt en Champagne ou dans le secteur de Verdun. Ainsi, les paroles de la version ci-dessous se réfèrent à la défense du fort de Vaux (au nord-est de Verdun) , attaqué par les Allemands à partir du 9 mars 1916.

"Quand on est au créneau, [ouverture dans le parapet de la tranchée]
ce n'est pas un fricot, [un passe-droit]
d'être à quatre mètres des Pruscaux. [les Prussiens]
En ce moment la pluie fait rage,
si l'on se montre c'est un carnage.
Tous nos officiers sont dans leurs abris
en train de faire des chichis.
Et ils s'en foutent pas mal si en avant d'eux
il y a de pauvres malheureux,
tous ces messieurs là encaissent le pognon
et nous pauvres troufions [fantassins]
nous n'avons que cinq ronds.

refrain
Adieu la vie, adieu l'amour / adieu toutes les femmes / c'est pas fini, c'est pour toujours / de cette guerre infâme / c'est à Verdun, au fort de Vaux / qu'on a risqué sa peau / nous étions tous condamnés, / nous étions sacrifiés."

Il faut attendre 1917 pour que le texte se stabilise comme le prouvent les lettres saisies au cours de l'année. Or il apparaît que certaines de ces versions sont antérieures aux mutineries et comportent bien le dernier couplet mentionnant les embusqués et les troufions qui vont se mettre en grève.
Guy Marival cite la lettre de Jules Duchesne, soldat au 114è régiment d'infanterie, qui mêle dans sa transcription des paroles de deux versions différentes du morceau. Il est ainsi question à la fois de Champagne et de Lorette, deux lieux distincts de plus de 200 kilomètres.

"jeudi 15 février 1917
Ma cher petite femme
[...] je te dirai que je tenvois la chanson des embusqué et tous se que jete prie sait de la conservait car sait la seul chanson qui me plai et elle est raielle du reste tu poura la profondire de toi même tu vaira que sai raielle et aussi tot reçu raicri moi mé pour que je sui sur que tu lait car sa mennuierai quel soi perdu, et dit moi si elle te plai. Je sais quelle ne te plaira pas, [...] sait la nouvel chanson du poillu des tranché. [...]
Jules Duchesne"
Lettre citée par Guy Marival dans son article (voir source).

Le texte transmis par Jules Duchesne s'avère assez proche de la version définitive de la chanson (en bas de page). A quelques différences minimes près, on retrouve le couplet sur les embusqués et le refrain antimilitariste. La lettre de Duchesne date du 15 février 1917, deux mois avant l'offensive Nivelle et plus de trois mois avant les mutineries. Cette chronologie ruine l'hypothèse qui voudrait que le troisième couplet ( sur les embusqués) ait été ajouté après la crise du printemps 1917. "Dès sa création, dès 1915-1916, La Chanson de Lorette est l'exutoire de la lassitude et d'une certaine révolte des combattants." (cf: G. Marival) Le ras-le-bol ne date donc pas seulement l'offensive du Chemin des Dames.


Reproduction d'un fragment de lettre [1917) comprenant deux versions de la Chanson de Craonne (avec l'aimable autorisation du CRID 14-18).


La chanson de Craonne reste un document de l'oralité, multiple et malléable. La première mention d'une Chanson de Craonne en tant que telle aété identifiée dans  le carnet de guerre du soldat François Court. Sa transcription porte le titre "Chanson moderne des sacrifiés" et s'achève ainsi: "chanson cré[é] le 10 avril 1917 sur le plateau de Craonne". Le premier refrain mentionne Craonne (pour la première fois, en l'état des connaissances actuelles): "C'est à Craonne, sur le plateau / Qu'on y laissera sa peau". Cette mention explicite place donc l'élaboration de la Chanson de Craonne avant même le début de l'offensive du Chemin des Dames. Versé le 12 avril 1917 dans un détachement de renfort du 273è régiment d'infanterie en position devant le Chemin des Dames, François Court participe à l'offensive du 16 avril. Ce régiment était en place depuis le mois de février 1917. Quelques petites erreurs de transcription laissent penser que François Court n'est que le réceptacle d'une chanson qui circulait déjà. Cette version compte quatre couplets, un refrain et le refrain final "classique". Seul le second couplet diffère de la version qui s'impose à la fin de la guerre. "Nous voilà parti avec sac au dos / Nous pouvons dire adieu au repos / Car pour nous la vie est dure / C'est terrible je vous le jure / A Craonne là-haut l'on va nous descendre / Sans même pouvoir nous défendre / Car si nous avons de bons canons / Les boches répondent à leur façon. / Forcés, obligés de nous terrer / Attendant l'obus qui viendra nous tuer."

Le titre de la chanson continue néanmoins de fluctuer d'une missive à l'autre (trois lettres écrites par des soldats du 89è R. I et interceptées le 16 août 1917 par le contrôle postal de Noisy-le-Sec, évoquent tour à tour La vie aux tranchées, Sur le plateau de Lorette, Les sacrifiés de Craonne, sans faire mention d'une Chanson de Craonne.




* La Chanson de ... Craonne. Comment expliquer alors l'identification de la chanson avec cette offensive?
Comme le suggère André Loez (voir sources), les mutineries donnent une acuité supplémentaire au refrain final sur les grèves (attesté portant  depuis février 1917 comme nous l'avons vu). Elles ont peut-être conduit à associer ces paroles aux lieux de l'offensive ratée, ce qui expliquerait que le titre de "Chanson de Craonne" supplante les autres appellations du morceau aux lendemains du conflit.
C'est la version transcrite par P. Vaillant-Couturier en 1934 qui fut gravée sur disque en 1952 pour la première fois,  puis enregistrée par de nombreux interprètes depuis. Ce sont ces paroles qui devraient être chantées à l'occasion du Centenaire.
*une évocation sensible du quotidien des poilus.
La chanson de Craonne est truffée de référence au quotidien des soldats. Le morceau s'ouvre sur un retour de permission ("quand au bout d'huit jours") à reculons. " Personne ne veut plus marcher", pourtant la résignation l'emporte encore et le soldat "s'en va là haut en levant la tête". Le refrain désespéré témoigne du sentiment des soldats, convaincus d'être sacrifiés pour une cause qui les dépasse. Le deuxième couplet fait allusion à la relève tant attendue par les uns et redoutée par ceux qui montent en première ligne pour "chercher leurs tombes". Le monde de l'arrière, entraperçu lors des permissions, est ensuite évoqué. Les paroles fustigent les "embusqués", ces hommes qui échappent indûment au conflit, qui se pavanent sur les "boulevards". Au sordide quotidien des tranchées, le(s) auteur(s) opposent les réjouissances de l'arrière où les "gros font la foire". Les paroles accusent à dessein l'opposition entre civils ("civelots") et fantassins ("purotins"). Tandis que les premiers risquent leurs vies à tout moment, les autres semblent se la couler douce à l'arrière. Les riches, "ceux là r'viendront", tandis que les soldats se sacrifient et s’entre tuent pour eux. L'idée est martelée avec force dans les deux derniers couplets. La chanson se termine sur une sorte de vision subversive. Le poilu menace de cesser les combats. Il évoque la grève, ce qui permet de souligner à quel point les poilus restent des citoyens comme le souligne la thèse d'André Loez aux mutins de 1917. Il semble imaginer (rêver?) une inversion des rôles. "Messieurs les gros", pour lesquels les "purotins" combattent depuis des mois, seraient enfin envoyés en première ligne afin de tâter des réalités de "cette guerre infâme".

La version transcrite par Vaillant-Couturier  fait référence aux combats d'avril 1917 au Chemin des Dames (Aisne). Cette grande offensive envisagée par le général Nivelle visait à rompre le front, à entraîner une percée décisive dans les lignes allemandes. Le "plateau" dont il est question est celui Californie, en surplomb du village de Craonne. Des combats d'une violence inouïe s'y déroulent à partir du 16 avril et aboutissent à un fiasco. Les positions allemandes tiennent alors que près de 40 000 soldats français meurent au cours de l'offensive pour des gains territoriaux insignifiants. Un mois plus tard environ éclatent des refus collectifs d'obéissance, "mutineries" qui affectent plus de la moitié des unités combattantes. Certains soldats usent du vocabulaire de la grève pour désigner ces mutineries dans leurs courriers. On comprend mieux dans ces conditions que dans l'esprit de beaucoup, les références géographiques de cette version de la chanson aient été identifié a posteriori aux mutineries du printemps 1917. Pourtant, selon André Loez, au cours des mutineries, les allusions à la chanson s'avèrent rares et "sa diffusion lors de l'événement reste (...) extrêmement limitée. [...] C'est (...) l'Internationale qui est la chanson prééminente dans le répertoire des mutins."
 Quoi qu'il en soit, voilà qui nous donne l'occasion de nous intéresser au phénomène.

* une relecture des mutineries de 1917.
L'historiographie traditionnelle de cette question faisait des mutineries un événement somme toute marginal, avant tout motivé par les offensives insensées de l'état-major, une simple grogne passagère en somme. Dans son livre pionnier ("Les Mutineries de 1917" en 1967), Guy Pedroncini ne considère pas les mutineries comme un "refus de se battre", mais "un refus d'une certaine manière de le faire." Aujourd'hui, cette thèse est remise en cause par l'ouvrage de référence d'André Loez: "14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins" 2010].
Certes, il y a des attaques futiles et des offensives très meurtrières (comme celle du chemin des Dames), mais elles existent en fait depuis 1914. Au cours des trois premières années du conflit, les soldats, plongés dans une guerre à laquelle ils ne peuvent se soustraire, immergés dans une société qui exalte le courage, ne peuvent pas refuser la guerre, tout au plus en espérer la fin.

 

* Mai 1917. Les événements de l'année 1917 modifient cette situation et apportent un espoir aux mutins. La tentative du Chemin des Dames, présentée par l'état-major comme l'offensive décisive susceptible de percer le front, fait naître un immense espoir chez les soldats. Son échec n'en est que plus durement ressenti. Le contexte général est bouleversé aussi par:
- l'annonce du repli stratégique allemand afin de raccourcir les lignes en mars 1917, 
- par la première révolution russe qui fait l'objet de reportage dans le Petit Parisien du 20 mai,
- par les grèves parisiennes au cours du même mois, 
- par l'attente de la conférence internationale socialiste sur la paix à Stockholm. 
- Enfin des rumeurs catastrophistes propagées par des soldats de retour de permission, à propos d'Annamites qui auraient tiré sur des femmes françaises, alimentent l'impression d'instabilité et offrent un contexte propice au refus de la guerre. 
Ce "faisceau d'événements" contribue à rendre une action collective possible alors que, jusque là la résignation paraissait la seul attitude cohérente. Il donne aux soldats le sentiment d'une possible "fin". C'est donc dans ce contexte très particulier qu'un mouvement collectif d'ampleur se déclenche dans l'armée française. La nomination de Pétain comme généralissime, cinq mois seulement après la prise de fonction de Nivelle, semble perçue par nombre de soldats comme un constat d'échec de la part d'une institution fragilisée.

Carte postale ancienne: "LES RUINES DE LA GRANDE GUERRE _ Chemin des Dames _ Ravin de la Sainte Berte et Vallée de l'Ailette. "

* Ces mutineries constituent un mouvement de refus de la guerre. 
Les mutineries surviennent en mai-juin 1917 et touchent deux tiers des unités d'infanterie de l'armée française (avec une apogée du 30 mai au 7 juin 1917). La désobéissance concerne avant tout l'arrière-front, où des soldats refusent de monter aux tranchées. Les pratiques protestataires des soldats s'avèrent très variées. Si les mutineries impliquent une action collective un tant soit peu organisée, les refus de la guerre passent aussi par de nombreuses manifestations individuelles, souvent furtives. Elles prennent la forme de désertions, de permissions prolongées...
Les actions collectives, meetings, manifestations, ne se distinguent guère des mouvements sociaux d'avant guerre. La thèse d'André Loez a mis en revanche en évidence une action collective jusque là ignorée. Les soldats les plus radicaux tentent à plusieurs reprises de rallier Paris afin de rencontrer les députés ou le gouvernement pour faire cesser la guerre. Pour certains soldats, ces mutineries sont l'occasion d'un "tapage" peu politisé, mais qui n'en exprime pas moins la volonté de voir finir la guerre. A cette occasion, les officiers sont pris à parti et parfois malmenés.
Certains combattants développent en revanche un discours pacifiste, voire défaitiste, et analysent cette crise en fonction de leurs idéologies respectives (pacifisme, socialisme révolutionnaire...).

* Combien de mutins ? Plusieurs dizaines de milliers d'hommes issus d'une centaine d'unités différentes refusent d'aller aux tranchées. Ce dénombrement s'avère difficile faute de mesures fiables. Là n'est pas l'essentiel et André Loez démontre que les mutineries constituent le noyau d'un "halo" d'indiscipline qui traverse l'armée française au printemps 1917. Si elles ne sont pas généralisées, elles n'en représentent pas moins un phénomène massif, qui concerne plus des deux tiers de l’armée. Certes, les mutineries n'impliquent qu'une minorité de soldats, car les conditions d'une armée en guerre rendent difficile et dangereuse la désobéissance. Ceci ne doit cependant pas aboutir à réduire la portée de cette désobéissance. * qui sont les mutins? La sociologie des mutins que dresse André Loez dans son ouvrage permet d'établir que les soldats qui participent aux actions collectives contre la guerre sont avant tout des fantassins, plutôt jeunes, plutôt urbains, et plus éduqués que la moyenne. On trouve ainsi une surreprésentation de professions au niveau de qualification élevé (commerçants, instituteurs, employés).
* Les revendications des mutins s'avèrent multiples. André Loez insiste sur le maintien du statut de "citoyen" des combattants. Les soldats restent par différents biais en contact avec la société englobante (correspondance, permissions...). En tant que militaires, ils aspirent à la cessation des combats, en tant que citoyens ils refusent les inégalités sociales les plus manifestes. Les combattants attendent que l'institution militaire tiennent ses engagements en accordant les permissions promises et aussi que les règlements concernant ces permissions soient respectés. Les revendications des soldats relèvent ainsi à la fois du "matériel" et du "politique".

Pétain a beaucoup mis en scène sa propre image, ses tournées aux armées où il se montre en train de discuter avec les soldats (ici en mai 1917).

*Démythification de Pétain. La thèse d'André Loez met à mal l’image traditionnelle de Pétain, en particulier son rôle dans la résolution de la crise. Il n'est pas le chef humain sachant ménager ses troupes et soucieux de leurs conditions de vie. En fait, Pétain mène une répression qui n’a rien de légère et réactive les pratiques judiciaires arbitraires des débuts de la guerre (c'est au cours de l'année 1914 qu'il y a le plus de fusillés). Les conseils de guerre spéciaux sont rétablis pour quelques semaines et aboutissent à l'exécution de 57 soldats, tandis que les peines de prison et de travaux forcés complètent la répression. Or c'est avant tout le pouvoir politique, et non Pétain, qui freine et encadre la répression. Painlevé raconte: "chaque soir, par courriers urgents, arrivaient à mon cabinet les funèbres dossiers des condamnations à mort dont aucune autorité militaire ne demandait la commutation."
Pétain n'est pas l'homme providentiel nommé pour faire cesser les mutineries. Painlevé le désigne généralissime le 15 mai alors même qu'il ignore encore tout des mutineries (jusqu’au 26 mai). Ces dernières se développent donc sous son commandement, bien après le limogeage de Nivelle.
Pétain serait en outre celui qui aurait arrêter les offensives inutiles. En réalité l’ampleur des mutineries conduit le général en chef à adopter une stratégie plus prudente et à ne plus mener de grandes attaques d’infanterie jusqu'à l'automne, faisant de l'année 1917 la moins sanglante du conflit. Pour André Loez, face à la révolte, Pétain "n'ordonne pas d'arrêt des offensives, prescrivant au contraire dans son premier ordre une usure "inlassable" de l'ennemi par des attaques en largeur. [...] c'est la généralisation de la désobéissance qui a rendu inenvisageable le maintien des offensives, non la clairvoyance ou la prévenance des chefs."
En accordant plus facilement les permissions tant désirées, Pétain ne fait qu’appliquer la loi. L'envoi de dizaine de milliers d'hommes en permission à partir du mois de juin relève en outre d'un évident souci tactique. L'état-major considère qu'il s'agit d'un bon moyen pour mettre un terme au mouvement, en dispersant les soldats mécontents.


Chapiteau du sculpteur art-déco Gaston Le Bourgeois (vers 1930) représentant un soldat sur le point d'être fusillé, dans la crypte de la cathédrale de Verdun. Un grand merci à Philippe Pommier, l'auteur de cette photographie.

* La résolution des mutineries. Au delà de la répression et des dispositions réglementaires prises par l'armée à compter du mois de juin, plusieurs événements contribuent à la rétractation des mutineries tels que le refus des passeports pour Stockholm, le rejet de tout compromis de paix formulé par le président du conseil le 1er juin. La reprise en main progressive de l'institution militaire étouffe enfin la dynamique des mutineries en rendant improbable une issue rapide du conflit.
Les conditions concrètes de la mutinerie ne sont guère favorables aux mutins. On se trouve dans un espace rural (10km en arrière du front dans des baraquements, des fermes isolées les unes des autres). Pour communiquer et se rencontrer les mutins doivent parcourir des distances non négligeables pour arriver à faire une manifestation. A l’arrivée, il est très difficile de faire prendre un mouvement comme celui là au sein d’une armée en guerre. Il a sans doute manqué aux mutins un relais politique et social. Le mouvement se désagrège ainsi rapidement. Rappelons en outre que tout au long de ces mutineries, la guerre se poursuit, inexorable. Pour André Loez, "c'est moins une remobilisation volontaire qu'un délitement ordinaire qui explique la résolution des mutineries."
Conclusion: La chanson de Craonne s'est progressivement imposée aux yeux de nos contemporains comme la chanson emblématique de la grande guerre. Elle jouit d'une aura particulière et des légendes tenaces continuent à courir sur son compte. D'aucuns affirment, alors qu'aucune source ne l'atteste, que les autorités militaires françaises auraient promis une forte récompense à quiconque dénoncerait l'auteur du morceau. Autre idée reçue, la Chanson aurait été interdite de diffusion sur les ondes jusqu'à une date récente. Or il n'en est rien!
Le morceau connaît aujourd’hui une nouvelle notoriété. De nombreux interprètes se sont essayés à ce morceau, notamment Marc Ogeret, les Amis d'ta femme (1998), Maxime Leforestier (2003), Sanseverino... Des films (l'adaptation d'un long dimanche de fiançailles par JP Jeunet) téléfilms consacrés à la guerre de 14-18 utilisent la chanson.
Pour terminer, laissons la parole à un des personnages du roman "Pain de soldat" écrit par Henry Poulaille en 1937: "Quand bien même on crèverait tous, elle résisterait elle, puisqu'elle avait tour à tour chanté les plateaux de Lorette, ceux de Verdun, ceux de Craonne. C'est la chanson née du peuple de la guerre. Elle est sans chiqué, sans art, elle est un cri."

Notes: 
1. Chantée par le duo Karl Ditan / Emma Liebel, cette valse au refrain léger, dont les paroles sont écrites par René Le Peltier, remporte un très grand succès dans les cafés-concert en 1911.
"Bonsoir M'amour, bonsoir ma fleur / bonsoir toute mon âme / Ô toi qui tiens tout mon bonheur / dans ton regard de femme / de ta beauté, de ton amour / si ma route est fleurie / je veux te jurer, ma jolie / de t'aimer toujours."
La chanson populaire permet très facilement de plaquer sur un air à la mode des paroles de circonstance. En l'occurrence, le choix d'adapter ce titre par l'auteur (plus vraisemblablement les auteurs) anonyme de la Chanson de Craonne n'a sans doute rien de fortuit. D'une part, le succès de cette "scie" en assure une diffusion rapide et facile, d'autre part le contraste entre la douce insouciance amoureuse de la version originale et la réalité cruelle évoquée dans l'adaptation crée un malaise, susceptible de secouer l'auditeur qui connaîtrait l'original.

"Le général Nivelle niveleur"

La chanson de Craonne.
Ci-dessous le texte stabilisé qui s'impose au lendemain de la guerre par l'intermédiaire de Vaillant-Couturier. Aujourd'hui la version la plus connue.
Quand au bout d’huit jours, le repos terminé,
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civelots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête…

Refrain :
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
C'est nous les sacrifiés !

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes… (au refrain)

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là. (au refrain)

Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de votre peau !

Un très grand merci à André Loez.

Sources:
- une remarquable mise au point de Guy Marival dans l'ouvrage dirigé par Nicolas Offenstadt, Le Chemin des Dames, de l'événement à la mémoire, Stock, 2004 (p. 350-359).
- André Loez: "14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins", Gallimard, 2010 (p. 310-315). L'auteur nous livre une nouvelle histoire des mutineries de 1917. La rigueur et la clarté du propos rendent sa démonstration particulièrement convaincante.
- Guy Marival:"Les chansons de Craonne", in La lettre du Chemin des Dames", numéro spécial centenaire, avril 2017.
- Antoine Destemberg et Jean-Daniel Destemberg: "La chanson de Craonne chantée avant même l'assaut du 16 avril?" dans La lettre du Chemin des Dames n° 18, printemps 2010 (téléchargeable au format PDF ici).
- Damien Becquart: "La chanson de Craonne en lettre des tranchées" dans La lettre du Chemin des Dames n°19, été 2010 (téléchargeable au format PDF ici).
- L'article du CRID 14-18 consacré à cette chanson.
- L'émission "Bibliothèque Médicis" (Public Sénat) du 19 mars 2010.
- "1917 La chanson de Craonne. Le cri des mutins" dans Bertrand Dicale: "Ces chansons qui font l'histoire", Textuel, Paris, 2010.
- Sur le site Autour du Chemin des Dames, "la chanson de Craonne d'hier à aujourd'hui."
- une version libre de droit au format mp3 trouvée sur le CRID14-18 (enregistrement par la classe de CM2 de l'école Madame de Sévigné de Dieppe durant l'année scolaire 2008-2009, en cours de musique avec Régis Delcroix, musicien intervenant en milieu scolaire.)

samedi 1 avril 2017

324. BlackSad:"Rwanda"

Longtemps présenté comme le fruit d'une colère spontanée, incompréhensible et inattendue, le génocide des Tutsi est au contraire le résultat d'une entreprise planifiée. Sa réalisation fut rendue possible grâce au conditionnement d'une partie de l'opinion par le biais propagande raciste omniprésente. En entretenant un climat de peur obsidionale, ce discours haineux, sans cesse réactivé, contribua à la destruction de l'autre, du voisin, du Tutsi. Nous nous intéressons ici à la genèse et l'essor de ce discours raciste, ferment idéologique au génocide des Tutsi au Rwanda.
D'avril à juillet 1994, pendant cent jours, les massacres systématiques furent accomplis par l'armée, l'administration et une partie de la population, à l'initiative des autorités.

                                                                                ***


Le mwami Musinga en uniformecolonial belge. 
Musinga accèdeau trône à la faveur d'un coup
d'état en 1896. Privé peu à peu de ses prérogatives
 par les colonisateurs allemands puis belges, le roi 
refuse de se convertir au christianisme. Il est
déposé par les autorités mandataires belges en 1931,
 puis assigné à résidence.


Les premiers habitants connus du Rwanda sont les Twas, des Pygmées. A la faveur des migrations, d'autres peuples s'installent dans la région et s'y mêlent. Très tôt, les termes de Hutu et Tutsi désignent les habitants en fonction de leurs catégories socioprofessionnelles (agriculteurs, éleveurs). Les Tutsi minoritaires sont identifiés à des éleveurs de gros bétail et les Hutus majoritaires à des cultivateurs. 
 Sous la domination coloniale, les deux castes socio-professionnelles sont transformées en ethnies. Lorsque les Allemands pénètrent au Rwanda à la fin des années 1890, le pays est dirigé par un roi (mwami) à la tête d'une aristocratie contrôlée par des Tutsi. Ces derniers sont rapidement considérés par les colonisateurs allemands, puis belges (1), comme les membres d'une "race" supérieurefaite pour gouverner" les hutu, perçus comme des cultivateurs frustres.
Cette catégorisation stricte de la population rwandaise ne tenait pas compte des réalités économiques et sociales du Rwanda. D'une part les activités agricoles étaient généralement associées (élevage et cultures), d'autre part, la masse des Tutsi vivait dans des conditions de pauvreté identiques à celle de la majorité des Hutu dont certains pouvaient d'ailleurs accéder à l'aristocratie. Surtout, cette classification "ethnique" faisait l'impasse sur l'essentiel: tous les habitants du Rwanda parlent la même langue (kinyarwanda), partagent les mêmes croyances et possèdent donc une histoire commune de plusieurs siècles. La politique suivie par les colonisateurs s'inspira d'un discours manichéen pseudo-scientifique développé dans la deuxième moitié du XIXe siècle. La vague classificatrice qui  affectait alors les sciences européennes concerna toutes les espèces vivantes et aboutit à l'élaboration de théories racistes. Ainsi, à l'intérieur du continent africain, les populations furent hiérarchisées selon le degré plus ou moins poussé d'influences extérieures "blanches". Ainsi, le Français Gobineau évoquait dans son Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-55) une ancienne "coulée blanche" venue civiliser l'Afrique tout en s'y abâtardissant. Cette invasion "civilisatrice" serait à l'origine de l'opposition irréductible entre "nègres" et "hamites". Ce modèle diffusionniste raciste marquera durablement l'historiographie africaniste. En 1930 encore, l'ethnologue Charles Seligman affirmait dans son ouvrage Races of Africa: "Les civilisations de l'Afrique sont les civilisations des Hamites [...] [qui] étaient des Caucasoïdes pastoraux arrivés vague après vague, mieux armés et d'esprit plus vif que les agriculteurs nègres à peau sombre".
Dans ce sillage, colonisateurs et missionnaires identifièrent la race de conquérants "hamites" aux Tutsi rwandais. (2) Cette "race de seigneur", originaire d'Éthiopie ou d'Asie selon les auteurs, y aurait imposé une féodalité pastorale aux cultivateurs autochtones hutu.
L'anthropométrie coloniale contribua à l'intériorisation du préjugé racial. Selon les spécialistes de l'Institut pour la Recherche Scientifique en Afrique centrale (IRSAC)les Tutsi se distingueraient par leur haute taille, la finesse de leur nez, leur beauté. 
Dans les années 1930, l'inscription sur les papiers d'identité de la mention ethnique Tutsi, Hutu ou Twa, racialisa les rapports économiques et sociaux au sein de la société rwandaise. 
Crédités d'une intelligence supérieure, les Tutsi furent "identifiés par essence à une couche sociale dirigeante" dont le statut de seigneur légitimait la domination sur la masse servile hutu. Cette vision cadrait "parfaitement avec le calcul colonial de l'utilisation des hiérarchies locales  dans la gestion d'un pays dont la population était nombreuse et où les agents européens l'étaient peu." L’Église catholique fit également le choix de s'appuyer sur l'élite tutsi dont elle accueillait en priorité les enfants dans les écoles de missionnaires. C'est aussi  parmi les Tutsi que les autorités coloniales recrutèrent les auxiliaires de l'administration. Le régime monarchique fut ainsi utilisé par les Allemands, puis les Belges comme une courroie de transmission du pouvoir colonial en vertu de la logique de "l'administration indirecte".

"Le Rwanda fut la dernière tâche blanche sur la carte d'une Afrique que les explorateurs livraient à la colonisation. L'ultime terra incognita recelait peut-être encore les dernières merveilles, les derniers Mystères d'un continent que partout ailleurs profanait la banalité sordide d'un quotidien colonial. Aux sources du Nil, on allait, à défaut de les trouver, inventer des êtres tout juste sortis de la Fable, une race quasi primordiale qui réenchanterait l'Afrique avilie par des activités industrielles et mercantiles. Et les Tutsi, si grands, aux traits si fins, à l'allure si imposante, étaient justement là pour tenir le rôle. Là où il n'y avait que des Rwandais, on vit des Égyptiens issus en droite ligne des pharaons, des Éthiopiens descendants de la reine de Saba, des juifs égarés des dix tribus perdues d'Israël, des chrétiens coptes dont il suffirait de rafraîchir la mémoire."
[Scholastique Mukasonga: "Ce que murmurent les collines", Gallimard
Extrait de la nouvelle: "La rivière Rukarara", p28]


A partir de la fin des années 1950, dans le contexte de la décolonisation, un courant politique hutu nationaliste apparaît. Dès sa fondation, il se dresse prioritairement contre les privilèges tutsi et non contre le colonisateur belge. La critique sociale - légitime - se fonde d'emblée sur un racisme global antitutsi. Ainsi, en mars 1957, le Manifeste Bahutu reprend à son compte le discours racial hérité de la colonisation, considérant que Tutsi et Hutu appartiennent à des races distinctes. Selon les rédacteurs du manifeste, l'antagonisme n'est donc pas seulement social, mais aussi racial. Les Hutu sont victimes de discrimination car les Tutsi monopolisent tous les pouvoirs. Pour mettre un terme à cette situation, le Manifeste Bahutu réclame une réforme institutionnelle fondée sur le racisme, "sur le nombre (une majorité face à une minorité) et sur les origines (l'autochtonie face à une invasion extérieure) (...)."

En octobre 1959, un mouvement politique à base ethnique se constitue: le Parti pour l'émancipation des Bahutu (Parmehutu). En vertu d'un retournement de veste spectaculaire, l'organisation bénéficie d'emblée du soutien tacite de l’Église missionnaire et des autorités coloniales. (3) Pour le Parmehutu, le recours à la violence doit permettre la conscientisation des masses paysannes restées fidèles au régime monarchique tutsi. Aussi, la mort du mwami Mutara en 1959 et l'avènement du jeune roi Kigeri, constitue une occasion rêvée de renverser le régime en place. A la Toussaint 1959, une révolution dite "sociale" ouvre la voie à une sanglante recomposition politique qui aboutit au renversement du pouvoir de la minorité tutsi au profit de la majorité hutu, dont les membres se considèrent désormais comme les seuls "vrais Rwandais". Au fond, comme le notent J.P. Chrétien et M. Kabanda, "le paradoxe du '1789 rwandais' est d'avoir consolidé ces 'ordres' ethniques, en intervertissant leurs indices de valeur, au lieu de l'abolir." (cf: sources p 166)
Dans les bastions du Parmehutu, un "vent" (muyaga) de violences conduit aux premiers massacres de civils et incendies de cases. Les cibles en sont systématiquement les Tutsi, riches comme pauvres. Préparées et encadrées, les tueries précipitent de nombreux Tutsi (près de 8000) sur les routes de l'exil.
Totalement dépassée, l'administration coloniale envoie un "résident spécial" afin de restaurer l'autorité au Rwanda. A la tête de la troupe coloniale, le colonel Guy Logiest considère le "peuple Hutu" comme le légitime propriétaire du pays auquel s'oppose les Tutsi "qui surent si bien le parasiter qu'ils en firent leur esclave nourricier." Dès sa prise de fonction, l'officier belge brise l'opposition politique au Parmehutu, tout en démantelant les anciennes institutions indigènes. Des milliers de tutsi sont alors déplacés dans la région insalubre du sud-est du pays: le Bugesera. 


Arrivée en Ouganda d'éleveurs tutsi et de leurs troupeaux amaigris fuyant les massacres et persécutions au Rwanda, en 1963. 
Dans une de ses nouvelles, Scholastique Mukasonga évoque la peur qui s'emparait parfois des villages, car "chacun revoyait défiler dans sa tête les images des massacres de 1959 ou 1963: les enclos incendiés, les vaches abattues, les hommes trop grands dont on coupait les tendons des chevilles pour les 'raccourcir' avant de les achever à la machette, les femmes et les enfants massacrés pour anéantir la 'race des serpents', les rivières charriant des cadavres..."
 [La Peur, p55. Nouvelle tirée de L'Iguifou, NRF, Continents noir, Gallimard, 2009]  


Dans ce contexte de très vives tensions, les élections communales de juillet 1960 assurent le triomphe du Parmehutu. En janvier 1961, son principal dirigeant, Grégoire Kayinbanda proclame la république avec l'accord tacite de l'administration belge. Le 1er juillet 1962, la République du Rwanda accède à l'indépendance. Le nouveau régime politique, qui se définit comme une démocratie (demokarasi) exerce le pouvoir au nom du "peuple majoritaire" et organise les discriminations à l'égard de la minorité "féodale" tutsi. 
En 1963, lorsque les récents exilés tutsi entreprennent une lutte armée, le gouvernement de Kayibanda riposte aux attaques par des représailles contre les Tutsi de l'intérieur. La répression brutale conduit à des exécutions sommaires (massacres de Gikongoro). 
A la tête du Parmehutu, désormais parti unique, Kayibanda fait l'objet d'un culte de la personnalité obsédant et rafle tous les suffrages lors des "élections" (il recueille 99% des voix en 1969). Lorsque les critiques se font trop pressantes à l'encontre du régime, le pouvoir ressuscite la propagande antitutsi en guise d'épouvantail. En 1973 par exemple, un "Comité du Salut" expulse systématiquement les Tutsi des écoles et des emplois.

En juillet 1973, le général Juvénal Habyarimana renverse le président Kayibanda par un coup d’État militaire, avant de dissoudre le Parmehutu deux ans plus tard. La loi fondamentale promulguée en 1978 est porteuse d'une promesse d'unité et de réconciliation. Son article 16 garantit en effet l'égalité de tous les citoyens devant la loi, sans disctinction aucune. Pour gouverner, Habyarimana s'appuie sur un nouveau parti, le MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement) dont le discours officiel a pour maître mot le "développement". Le nouveau régime repose toujours sur le contrôle serré de la population autour d'un parti unique dont les structures se confondent avec celles de l’État. En dépit des apparences, la discrimination raciale sévit toujours. La politique des quotas, censée garantir "l'équilibre ethnique" du pays, limite en fait les possibilités d'emploi ou de scolarisation des Tutsi, tout en contribuant à leur fichage.
Dans le même temps, les mesures prises par la IIème République rendent impossibles le retour des centaines de réfugiés tutsi  alors installés dans les pays limitrophes (Tanzanie, Zaïre, Burundi, Ouganda). Dans le domaine éducatif, les programmes d'histoire se fondent toujours sur les mythes racistes hérités des décennies antérieures. Ainsi, sous des apparences débonnaires, la Deuxième République rwandaise entretient la diabolisation des Tutsi. 


Extrait de la bande-dessinée Deogratias (Dupuis, 2000) de J.-P. Stassen.


A l'aube des années 1990, la fin de la guerre froide entraîne une nouvelle donne internationale. L'argument de la menace soviétique ne peut plus être avancée par les autocrates africains. L'aide internationale est désormais conditionnée à la démocratisation des régimes politiques. Pour se maintenir au pouvoir, Habyarimana doit donc assouplir le sien, au moment où l'économie rwandaise s'essouffle, provoquant de vives tensions sociales.
En juillet 1990, Habyarimana demande l'ouverture du pays au multipartisme. Sept nouvelles formations politiques apparaissent. Les partis d'opposition classiques côtoient des formations extrémistes violentes telles que la Coalition pour la Défense de la République (CDR) au discours antitutsi véhément. Le champ politique se radicalise sous le regard des autorités internationales.
Cette accélération de la mutation politique se fait sous la pression militaire des maquisards du Front patriotique rwandais (FPR). Créé en 1987 en Ouganda, ce mouvement de guérilla tutsi (4rassemble des exilés rwandais, bien décidés à renverser le régime chancelant de Habyarimana. (5) Le 1 er octobre 1990, les soldats du FPR attaquent dans le nord-est du Rwanda; c'est le début de la guerre civile. L'offensive patine, les soldats du FPR sont arrêtés par les forces armées rwandaises (FAR) soutenues par leurs alliés français et belges. Au lendemain de l'attaque du FPR, des milliers de Tutsi sont arrêtés. Dès lors, la guerre civile, qui se poursuit, suscite " une course contre la montre entre une logique de compromis, de recherche de la paix et de démocratisation et une logique de guerre et de recours systématique à la haine Tutsi." [cf: J.P. Chrétien, M. Kabanda]

Des négociations s'ouvrent entre les autorités rwandaises et le FPR, sous l’œil des observateurs internationaux. Les discussions aboutissent finalement à la signature des accords de paix d'Arusha, en août  1993. Les accords préconisent le rapatriement des réfugiés, le retour du FPR dans le jeu politique et la mise en place d'un gouvernement de transition. Une mission des Nations Unies pour l'Assistance au Rwanda (MINUAR) supervise l'opération à l'aide de 2 500 hommes. 
L'application des accords est toutefois entravée par les autorités rwandaises, activement soutenues par les médias et par les partisans du Hutu Power, une idéologie anti-Tutsi extrémiste en plein essor. (6) 
Au printemps 1993, des massacres de Tutsi reprennent dans plusieurs régions. Ces tueries sont le fruit de la froide détermination politique du régime de Habyarimana, alors bien implanté et consolidé par l'assistance étrangère. Les massacres planifiés (de Bagogwe ou du Bugesera) fonctionnent comme autant des répétitions générales du génocide à venir et s'inscrivent dans la mise en condition calculée de la population.


Une du bimensuel Kangura, novembre 1991. "Quelles armes prendrons-nous pour vaincre définitivement les cafards?"

L'akazu -aakazu akazuakaakazuakazu la clique présidentielle - et les extrémistes du MRND s'emploient à réactiver la vision binaire de la société fondée sur le clivage hutu-tutsi. Dès lors une surenchère raciste apparaît entre les formations politiques extrémistes en pleine mutation. (7) Un intense travail de conscientisation active incite les partisans à se débarrasser des cafards tutsi (inyenzi-ntutsi).  
 Pour relancer le corpus idéologique racial, les autorités s'appuient sur la floraison des nouveaux médias, permise par la liberté d'expression enfin accordée. Une presse extrémiste contribue alors à forger la propagande conduisant au génocide. Le bimensuel Kangura ("Réveille!") se distingue par ses contenus abjects. Les rédacteurs insistent à longueur d'articles sur la primauté de l'identité "ethnique". En décembre 1990, Kangura publie les "Dix commandements des BaHutu". Ce décalogue de la haine fustige la duplicité congénitale des Tutsi, en particulier des femmes. Il exige des Hutu qu'ils restent solidaires face aux complots fomentés dans l'ombre par les "cafards". Dans cette perspective, Kangura réclame l'instauration d'un totalitarisme ethnique et la mise en sommeil du multipartisme, envisagé comme une source de division.   

A partir de juillet 1993, les extrémistes s'appuient sur un redoutable outil de propagande: la "Radio-télévision libre des mille collines" (RTLM). Dans un pays où l'analphabétisme est très important, s'informer se limite en général à l'écoute de la radio, ce qui fait du média le principal moyen de diffusion d'idées. Le ton interactif et la musique programmée séduisent très vite un large auditoire.  Installée au cœur de Kigali, la RTLM émet sur la quasi totalité du territoire. Entre deux programmes enjoués, des mots assassins se font entendre subrepticement. Les animateurs réclament l'éradication des "cafards"/Tutsi. Dans le même temps, leurs critiques se portent aussi contre les hutu favorables à l'application des accords d'Arusha et contre leurs signataires, en particulier Agathe Uwilingiyimana, le premier ministre. A son propos, l'animateur raille, puis menace:"De plus en plus, le premier ministre semble faire partie du FPR et non du gouvernement rwandais qu'elle garde de se (sic) réunir. Elle répète, comme un fidèle et zélé allié, les prises de position des inkotaniy. Pourquoi ne la remplace-t-on pas par un perroquet? Il coûterait nettement moins cher. Son entretien se résumerait à quelques arachides, plutôt que les un million cinq cent mille francs mensuels qu'on lui verse. Vraiment, il paraît clair maintenant que son départ est nécessaire..." ... Agathe Uwilingiyimana et son mari compteront parmi les premières victimes des massacres.

La RTLM prophétise depuis plusieurs mois une action contre les hutu préparée par les Tutsi. On distille ainsi la peur et le complot tout en préparant les âmes à répondre à toute agression. La station multiplie les pseudo-révélations alarmistes. Adeptes de "l'accusation en miroir", les animateurs prophétisent de sanglants massacres dont les auteurs seraient le FPR et ses complices(8) Zélés porte-voix du cercle présidentielils entretiennent à longueur d'émissions un climat de haine raciste et font du Tutsi le responsable de tous les maux. En créant un climat de panique, ces fausses nouvelles participent à une vaste campagne d'intoxication. Au début du mois d'avril 1994, le présentateur fait des annonces étonnantes et sous-entend que quelque chose va se passer à Kigali. "Les zulus ne vont pas vous épargner. Ils sont vaillants. Les Tutsi furieux, les Tutsi furieux du Front Patriotique Rwandais veulent s'emparer du pouvoir et le prendre avec des armes. Ils veulent faire quelque chose en ce jour de Pâques. Ils disent qu'ils ont des dates. Dans le FPR, on a des complices, ils nous ont dit que le 3, le 4 et le 5, il se passera quelque chose dans la ville de Kigali, même le 7 et le 8. Trouvez donc des armes à feu ou des grenades. Tout ça, c'est à cause des Tutsi qui foutent le bordel!"

Le 6 avril 1994, l'avion du président rwandais Habyarimana est abattu. A ce jour, les circonstances du drame ne sont toujours pas clairement élucidées. L'événement sert en tout cas de prétexte pour entamer l'extermination des Tutsi que la RTLM et Kangura proposent depuis des mois à l'opinion publique comme de parfaits boucs émissaires. Dès le 7 avril, les extrémistes hutu prennent les rênes du pouvoir avec à leur tête le colonel Bakossora.
Les combats se poursuivent sur le front entre le FPR et les FAR, mais à l'intérieur du pays, une action programmée, préméditée se prépare. 


Photographies de victimes du génocide. Mémorial du génocide à Kigali. 


C°: Entre avril et juillet 1994, entre 800 000 et un million de personnes sont exterminées, soit les trois quart de la population tutsi. Comme nous venons de le démontrer, les fondements idéologiques du génocide s'inspirent d'un modèle racial fondé sur des typologies héritées du XIXème siècle et sur une fiction des origines. Perpétré en 1994, le génocide a été soigneusement planifié par l'Etat, qui a mobilisé l'armée, l'administration, ainsi qu'une partie de la population civile hutu. Ces massacres d'une ampleur considérable feront l'objet d'un prochain billet. 


"A Nyamata, disait ma mère, il faut toujours avoir dans sa tête que, pour eux, nous sommes des Inyenzi, des cafards, des serpents, des êtres nuisibles. Quand tu rencontres un militaire, un milicien, un inconnu, rappelle toi que son projet, c'est celui de te tuer, qu'il sait qu'un jour, ce sera lui ou un autre, il te tuera. Et s'il ne le fait pas aujourd'hui, il le fera bientôt, il se demande même pourquoi tu es encore en vie. Mais il est patient. Il sait que tu ne pourras lui échapper. Il sait que son devoir, c'est de te tuer. Il croit que c'est lui ou toi. C'est ce que l'on a appris. C'est ce qu'il entend à la radio. C'est ce qu'il chante. Il a même mis un chapelet autour du cou pour que le dieu des abapadri soit avec lui lorsqu'il viendra te tuer."
[Scholastique Mukasonga:"L'Iguifou", Gallimard. Extrait de la nouvelle "La peur", p50]

Notes:
1. Rwanda et Burundi faisaient partie de l'Afrique orientale allemande jusqu'à ce que la SDN les réunisse en un territoire sous mandat confié à la Belgique après le démantèlement de l'empire colonial allemand.
2. Les autorités coloniales entretiennent des relations très ambivalente avec les Tutsi. Considérés comme une race supérieure aux autres Africains en beauté et en intelligence, ces derniers sont dans le même temps soupçonnés de fourberie. 
3. Par anticommunisme, l'épiscopat accorde son soutien au Parmehutu au détriment de l'Union Nationale rwandaise (UNAR). En raison de sa proximité avec les nationalistes congolais, cette dernière est en effet considérée comme inféodée à l'URSS.
4. Le FPR comprend aussi des dissidents politiques hutu.
5. Disséminés dans les pays voisins du Rwanda, les réfugiés tutsi sont alors près de 600 000.
6. L'assassinat du président hutu du Burundi, tué par des rebelles militaires tutsi, est aussitôt instrumentalisé par les partisans du "hutu power". 
7. Un nouveau parti extrémiste formé par des cadres du régime en place apparaît: la "Coalition pour la défense de la République" (CDR).Le parti présidentiel (MRND) crée en son sein un mouvement de jeunesse appelé à devenir une milice sous le nom de interahamwe. 
8. "L'accusation en miroir" consiste à imputer aux adversaires les intentions que l'on a soi-même."

Avec le titre Rwanda, le rappeur nantais BlackSad nous plonge au cœur du drame. Un enfant y narre une nuit d'horreur, celle au cours de laquelle ses parents furent massacrés par des familiers (le tailleur, le coiffeur). Installé à l'étage, l'enfant ne perçoit que des bruits menaçants et des cris. Les allusions des tueurs aux Tutsi lui échappent ("paraît que la maison est pleine de cafards"). AU bout du  compte, il ne comprend pas (mais il n'y a rien à comprendre). "Est-ce que les cafards c'étaient nous? Je comprends pas. 
Paraît qu'j'suis Tutsi, mais moi j'y connais rien... j'suis tout petit."

BlackSad:"Rwanda"
"J'étais à l'étage en train de déguster un laitage alléchant quand,
du boucan à l'entrée m'a fait oublier mon festin et mon bouquin.
Je ne sais plus à quelle heure mais des gens ont débarqué chez moi plein de colère.
J'ai reconnu des voix, celle du tailleur de mon père, celle du coiffeur de ma mère.
Il y avait plein de collègues à eux. 
Paraît que la maison est pleine de cafards et qu'ils savent quoi faire.
Moi j'ai jamais vu mon père chasser la blatte à la machette.

Ma mère pleurait et moi, apeuré, j'ai gagné à la hâte ma cachette.
C'était pas de la blague. 
Je vais sûrement passer pour un gosse bête mais, sur le moment,
 j'ai pensé qu'il s'agissait de grosses bêtes.
Je suis dans le bad. En bas on dirait que les grands se battent.
Tous crient.
Paraît que j'suis Tutsi mais moi j'comprends rien... j'suis tout petit.
Certains rient, mais mes parents prient et moi, rempli de peur, j'allais les rejoindre
quand la bonne est venue m'enjoindre de rester caché.
Non c'était pas un jeu, j'ai vu dans ses yeux que j'étais en danger, 
donc j'ai nachave sous le lit.

Cent jours plus tard, l'ONU parlera de génocide, mais je les cite:
"Dans ces pays là, c'est pas bien grave."
Papa est mort en brave, maman dans ses bras priait pour qu'on l'épargne.
Le premier coup de machette lui brisa net la mâchoire. 
Alors elle pria pour que son calvaire s'achève
C'est sur son crâne que le second coup vint choir
Plus d'échappatoire, plus de choix, alors elle pria pour que, moi,
la chair de sa chair, je m'échappe. 
Mais, égrainer le chapelet toute son existence, ne permet pas d'échapper à d'affreuses souffrances.
Les prêtres mentent apparemment
J'entends des pas qui montent, mais c'est pas maman dans l'escalier.

Est-ce que les cafards c'étaient nous? 
Je comprends pas. 
Paraît qu'j'suis Tutsi, mais moi j'y connais rien... j'suis tout petit."

[court interlude musical et on entend un homme dont on comprend qu'il est un ancien tueur ]" On nous a dit qu'il fallait tuer les Tutsi. J'avais une machette et un gourdin. Quand je pense à tous ces gens qui sont morts alors qu'il n'y avait pas de problèmes entre nous... Tout cela me fait mal, je regrette et j'ai des remords et je demande toujours à Dieu de me pardonner."




Liens:
- Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda: "Rwanda. Racisme et génocide. L'idéologie hamitique", Belin, 2013. Remarquable synthèse sur le génocide des Tutsi, doublée d'une excellente mise en perspective historique.
- Jean-Pierre Chrétien:"Un demi-siècle de racisme officiel", in L'Histoire n°396, février 2014.
- une sélection de liens sur le génocide.
- Affaires sensibles (France Inter): "1994: le génocide des Tutsis au Rwanda - la mort hors-champ."
- RFI: "Aux origines du génocide".
- La Marche de l'histoire (France Inter):"Radio Mille Collines, le média génocidaire."
- Mémorial de la Shoah: "Rwanda 1994: le génocide des Tutsi".
- Le blog Thucydide propose une série de billets très intéressants sur le génocide et sa genèse: période pré-coloniale, coloniale, les républiques hutu, les années terribles, cent jours en enfer

Pour aller plus loin:
 "L'écriture sereine de Scholastique Mukasonga, empreinte de poésie et d'humour, gravite inlassablement autour de l'indicible, l'astre noir du génocide", peut-on lire sur la quatrième de couverture d'un de ses ouvrages. Nous ne saurions mieux dire. Nous conseillons tout particulièrement la lecture de son roman: "Notre-Dame du Nil".
L'histoire se déroule au début des années 1970, non loin des sources du Nil, dans un lycée de jeune fille - Notre-Dame du Nil - dont les membres sont destinés à former l'élite féminine du pays.  En vertu de la politique des quotas, une poignée de lycéennes tutsi y sont acceptées. Perché en altitude, l'établissement scolaire est présenté comme un havre de paix, éloigné des danger du monde extérieur. La romancière fait pourtant du lycée, le microcosme du Rwanda des années 1970. Dans le huis-clos de Notre-Dame du Nil, le lecteur décèle les prodromes du génocide à venir. 

"Bien sûr, une fille hutu pouvait être l''amie d'une fille tutsi. Cela n'engageait en rien l'avenir. Quand il s'avérerait nécessaire que le peuple majoritaire devienne définitivement majoritaire, les filles hutu sauraient bien de quelles races elles étaient. Puisqu'il y avait deux races au Rwanda. Ou trois. Les Blancs l'avaient dit, c'est eux qui l'avaient découvert. Ils l'avaient écrit dans leurs livres. Des savants qui étaient venus exprès pour ça, qui avaient mesuré tous les crânes. Leurs conclusions étaient irréfutables. Deux races: Hutu/Tutsi. Bantu/Hamite. La troisième, ce n'était même pas la peine d'en parler. Mais Modesta n'était pas tout à fait hutu? Bien sûr, elle était hutu puisque son père l'était. Le père, c'est ce qui compte. Mais, à cause de sa mère, on pouvait dire, et certaines ne manquaient pas de le dire, qu'elle ne l'était qu'à moitié. Il était dangereux pour elle de s'afficher avec une Tutsi. On lui dirait aussitôt:"Alors, de quel côté es-tu? Sais-tu vraiment qui tu es? Ou alors tu es une traître, une espionne des cafards, des Inyenzi. Tu te fais passer pour une Hutu, mais au fond, dès que tu peux, tu vas vers les Tutsi parce que tu les considères comme ta vraie famille." 
Extrait du roman Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga.

- Les petits miquets: Le génocide raconté en bande-dessinée.  
- Sur un de ses blogs, Aug consacre un dossier au génocide, avec notamment une chronologie et une interview de Jean Haztzfeld.
- La page Facebook de BlackSad.